TERRES CRUES

Nicole Crestou

 

Têtes empilées, écrasées, s’effondrant sous les coups, déjà détruites et cependant toujours là, résultats d’on ne sait quel désastre… Têtes, torses, mains, vertèbres, témoignant de la fragilité de l’être, désignant par l’absence les pressions faites sur l’homme (la femme, l’enfant), contre lui, contre l’espèce qui voudrait vivre autre chose. Pas la mort mais, du fait du désastre, la contrainte, la blessure, le poids des choses mal organisées, pas organisées pour la vie justement.

Nicole Crestou a trouvé le point faible de la représentation, là où la sculpture à la fois est marquée par le temps et résiste encore un peu. Dans cet effondrement des corps, par leur propre lourdeur, par leur matière si décomposable, le sculpteur montre paradoxalement une sorte de pérennité des forces de résistance : ici il y a encore quelque chose qui, avant de retourner au rien, à la boue originelle, pousse un dernier cri, parle d’une dernière parole en forme d’humanité inaltérable voix des civilisations et des sociétés…

La sculpture, venue de l’humain et le dessinant par le plein et le vide, le désir ou le décharnement, n’est pas chassée par quelque fantaisie contemporaine mais réinstallée au contraire dans sa vocation de matérialisation de l’idée-force. Le paradoxe signalé, cette urgence de nous sauver quand il est encore temps, est moins attribuable à un désespoir du sculpteur qu’à une réflexion dans le matériau, un retour sur la capacité de l’art à dire ce qu’on n’entend plus ailleurs. Camps de concentration, usines explosives de la chimie envahissante, bombardements des pays qui ne veulent pas céder, famines contrôlées pour que des peuples ne naissent plus, toute notre actualité atteste qu’on s’en prend toujours au corps : Nicole Crestou le « prend » à son tour, pour le rendre à la contestation de l’art.

 

Raymond Perrot 2002

 

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